Les auteurs parlent des ateliers

ANNE SERRE

C’est une curieuse expérience que d’animer, diriger, ou tenir, je ne sais trop comment dire, un atelier d’écriture. Le mot le plus juste serait sans doute : donner. Donner un atelier d’écriture. Comme on dit : donner un cours. Car c’est à cela que cela ressemble le plus.

C’est une curieuse expérience, car à ma connaissance, lorsqu’on est écrivain, flotte toujours au fond de votre esprit le doute de l’être vraiment, réellement. Ce que je fais, est-ce bien : écrire ? Ne suis-je pas seulement en train d’imiter ce que serait : être écrivain ? On a beau avoir publié un certain nombre de romans, on se trouve toujours légèrement déconcerté, dans une assemblée, lorsque les gens vous prennent pour un écrivain, croient que vous en êtes un. Même si, au fond, ils ont raison.

Donc, se retrouver avec une douzaine de personnes qui attendent de vous des conseils, des directives pour s’engager dans l’écriture, la vraie, alors que vous n’êtes même pas sûre que vous êtes autant écrivain que les autres, ceux qui sont en train de donner, en même temps que vous, des ateliers dans les salles contiguës à la vôtre, demande au fond un certain courage. Je modère ma modestie : ce n’est pas que je pense que je suis sans savoir. Et j’accentue ma vanité : mais j’ai l’impression que mon savoir est celui d’un enfant.

Au premier tour de table, quand j’apprends qu’un tel est avocat, tel autre psychanalyste, une autre étudiante en cinéma, une autre DRH ou inspectrice des impôts, je suis légèrement effrayée par la réalité de ces personnes. Mais très vite se met en marche mon vieux truc : je les transforme en personnages. Elisabeth, je l’ai vue dans un film de Resnais, Isabelle ressemble à une femme peinte par Füssli, Marc était dans un roman de Patricia Highsmith et Renaud a les traits d’un garçon que je croisais à Alençon dans mon enfance. Ce n’est qu’ainsi que tout peut commencer. Ce n’est qu’ainsi que peut commencer le travail, mais aussi l’affection entre nous tous qui est indispensable au travail, ce n’est qu’ainsi que je peux leur dire des choses bien senties, me contredire, les faire rire, les exciter intellectuellement, leur donner la joie indispensable à toute tentative d’écriture. Nous rentrons, les treize, dans un nouveau cercle. Et c’est ainsi que je leur enseigne la première chose : écrire, c’est entrer dans un nouveau cercle.

Je leur fais écrire des textes qu’ils lisent à voix haute. La première fois, les textes sont mauvais, avec juste de toutes petites parcelles de bonnes choses. J’insiste sur les parcelles, pas par démagogie mais parce que c’est la seule manière de les faire s’étendre et devenir des champs, des plaines de bonnes choses. Et c’est ce qui se passe. Dès la deuxième séance, la suite des textes écrits est meilleure. On n’est pas encore dans « écrire » mais on s’en approche. J’écoute la lecture à voix haute de leurs textes de toutes mes oreilles. Je ne sais pas pourquoi j’écoute à ce point. Certes j’ai le goût du travail bien fait, je suis payée pour ces ateliers, les participants payent aussi pour les suivre, l’argent a quelque chose à voir là-dedans. Ecouterais-je aussi bien si je n’étais pas payée et si eux ne payaient pas ? Non, je ne crois pas. Je crois que je n’écouterais alors que d’une oreille. Pas volontairement, mais c’est cela qui se ferait. Ecouterais-je encore mieux si j’étais payée davantage et si eux payaient davantage ? Non. Puisque déjà j’écoute « de toutes mes oreilles ». C’est donc que le montant des paiements doit me paraître exact (à mon inconscient ; mon conscient ne s’intéresse que modérément à ces questions).

Je suis contente quand je les entends progresser. Pourquoi ? Qu’est-ce que cela peut me faire de voir progresser dans l’écriture des inconnus et même d’autres gens que moi ? Je suis contente parce qu’avec eux, mon groupe, nous formons désormais tout de même une petite communauté. Nous travaillons ensemble à quelque chose. Et à la troisième séance, je pense toujours à une scène du Casanova de Fellini où des dentellières ou brodeuses travaillent ensemble, en cercle, à la confection d’une nappe. Avec Alain le chef de gare, Patricia la publicitaire, Solveig la danseuse ou Rémi l’ingénieur et les huit autres, nous fabriquons quelque chose qui n’est pas seulement le texte de chacun. Les participants le sentent et le comprennent très vite, et c’est ce qui crée une nouvelle avancée dans le travail. Quelque chose de collectif est nécessaire, alors qu’on a coutume de penser (à tort) que les écrivains oeuvrent dans la solitude. Or les écrivains ne peuvent écrire qu’avec tous leurs pères et pairs. Il y a quantité de gens au travail dans un livre.

A la quatrième séance le groupe m’est devenu très cher et les participants entre eux s’aiment aussi beaucoup. Cette naissance et cette installation d’une affection très forte est une des choses les plus étranges et les plus charmantes de ces ateliers où l’on apprend à écrire. Elles sont indispensables. Il faut que quelque chose de fluide et de chaud et de doux circule de l’un à l’autre. C’est une condition pour s’approcher de ce qu’écrire veut dire : c’est à dire, pas seulement raconter une histoire, loin de là, mais y aller de sa vie.

J’ai adopté le rythme de six séances de trois heures chacune, parce que j’ai remarqué qu’en ce qui me concernait (d’autres écrivains ont d’autres rythmes), c’était le rythme qui produisait les mouvements décrits ci-dessus. A la fin, plusieurs des participants sont dans l’écriture. Ce sont ceux qui n’ont eu peur de rien, et surtout pas de ces mouvements souterrains et assez puissants. J’ai appris que les membres de mon dernier groupe se réunissaient désormais une fois par mois, pour se lire leurs textes, en débattre, continuer. Je prends cela pour un succès de ma méthode, qui n’est pas une méthode à proprement parler mais juste une manière de faire suivant mes intuitions, mes connaissances du caractère muet, intense, libre, quasi érotique, de l’écriture. Maintenant je les laisse danser. Et j’éprouve du plaisir à savoir que je vais en faire danser d’autres. Peut-être. Si je continue à y arriver.


JEAN-PHILIPPE ARROU-VIGNOD

« J’aime l’idée que le travail de création se partage. Que l’écriture n’est pas qu’affaire de don, d’inspiration, mais qu’elle sollicite d’abord un savoir-faire, des techniques qui peuvent se transmettre. J’aime aussi l’idée de l’écrivain-passeur : quand on a beaucoup reçu de l’écriture, animer un atelier est un beau moyen d’aider les autres à s’y accomplir à leur tour. J’aime enfin la petite communauté qui se compose à chaque nouvelle session : on y échange émotions, rires, doutes, travail, dans le plaisir et la bienveillance.

Ces ateliers me donnent  l’opportunité de pouvoir réfléchir à ma pratique d’auteur ; de mettre au service d’écrivains débutants ce que l’expérience a pu m’apprendre. Il ne s’agit pas, bien sûr, d’établir des normes ni de formater leur écriture. Bien plutôt de donner quelques clefs techniques pour qu’ils puissent exprimer leur voix propre.

Chaque fois, je suis frappé par l’enthousiasme qui anime les participants. Admiratif devant leur façon de se jeter tête baissée dans chaque exercice. »


INGRID ASTIER

  • Pourquoi des ateliers d’écriture ?

J’aime le mot atelier. Il ramène à ce lieu de concentration où des artisans travaillent au même ouvrage. À ce lieu de passation où le savoir migre vers d’autres mains, d’autres consciences. Je suis fascinée par L’Atelier du peintre de Courbet, par ces regards attentifs et nourris, par cette femme nue qui irradie, face à la toile en devenir. La porcelaine de sa peau, la blancheur du drapé rejoignent celle du splendide chat à ses pieds. Elle a la grâce d’un arbre courbé. Chacun est là, présent, prêt à recueillir ce que l’homme a de plus noble : donner. Un savoir égoïste est un savoir mort.

  • Pourquoi t’es-tu engagée dans cette aventure ?

Parce que transmettre son savoir au sein de sa propre maison ne se refuse pas. Règne un esprit de continuité. On devient passeur de lignes.

  • Qu’est-ce qu’on y apprend ?

À tenir la ligne. Et ce n’est pas une mince affaire. C’est une question d’énergie tout autant que de rythme. Ma règle tient en deux mots : intensité et présence. Tant qu’on n’est pas dans les mots, on garde son univers au bout du stylo. Là, on apprend la pesée de chaque mot. À leur faire confiance, encore, à ne pas les forcer. À rompre avec ce travers de l’époque qui veut les utiliser. Chaque mot jouit d’une grâce, du plus élégant au plus populaire. Il faut se mettre à l’écoute du vivant. Alors, chaque ligne est incarnée.

  • Qu’est-ce que tu en retires ?

Le plaisir de donner. De mettre à la portée de chacun ce qui m’aura demandé des années. Les voir passer d’un rapport égotiste à l’écriture, à un vrai partage est une grande leçon. Le rêve d’une harmonie, aussi.

  • Qui sont les participants face à toi ?

Nous formons une belle famille. Quel que soit le niveau, on repart de zéro. Car il faut se défaire du mauvais geste. Je les sensibilise au côté sportif de l’écriture. Écrire avec le corps : voilà l’horizon. Nous devons former une équipe. Faire ce pari de l’écoute bienveillante, de l’émulation réciproque. Plus que tout, je veux que l’atelier soit une chambre d’échos, un espace où la pensée circule et ne bute ni sur les préjugés ni sur la vanité. Un lieu d’ouverture et de brassage, comme un bord de mer.


CAMILLE LAURENS

Mon expérience m’a appris que les ateliers d’écriture apportent principalement trois choses très différentes. D’abord, la mise en commun des questions, des doutes, des hésitations dans un collectif motivé permet de supprimer des blocages parfois très anciens. Ma plus grande satisfaction, lors de chaque session, est de voir des participants se remettre littéralement en marche et libérer leur désir d’écrire, entravé par la honte, la modestie ou l’impuissance. Certes, tous ne deviendront pas écrivains, mais tous peuvent connaître le plaisir d’évoluer dans sa propre langue, de trouver sa voix et son rythme pour transmettre une histoire.  » Grâce à vous, je m’autorise », m’a dit l’un d’eux. « Et je motorise », ai-je répondu – j’ai toujours aimé jouer sur les mots, et il y a du vrai dans ce calembour : l’atelier d’écriture est une sorte de moteur qui permet à chacun d’avancer là où il était bloqué. Dégripper la parole, voilà le premier effet salutaire. Cependant, un atelier d’écriture n’est pas un cabinet de psychanalyste. C’est d’écriture qu’il s’agit. Lors de chaque atelier, je constate à quel point les questions « techniques » sont fréquentes et les réponses mal connues. Cela va de l’emploi des temps verbaux aux choix narratifs (énonciation, points de vue…), de la création d’un personnage à la gestion de la temporalité romanesque, de l’usage des dialogues à celui du monologue intérieur, etc. Connaître et savoir manier ces notions et méthodes, les identifier chez les auteurs que l’on aime ne suffit pas à faire de vous un écrivain génial, mais ces préalables sont indispensables et donnent confiance. Car l’art littéraire est aussi un artisanat. Essayer différentes pistes, changer de pronom, changer de temps, réfléchir à l’incipit, définir un axe narratif, bref comprendre que ce bricolage fait partie du travail créateur, voilà un autre apport de l’atelier.  Enfin, la lecture collective amène à une position critique (toujours bienveillante) qui, en décelant ce qui manque, ce qui pèche et ce qui séduit dans les textes des autres, permet d’apprendre à se relire soi-même d’un oeil plus attentif et mieux exercé. La joie toujours renouvelée que j’éprouve à la fin de chaque atelier, quand les participants se séparent, est celle que donne une liberté nouvelle, conquise à plusieurs. S’autoriser à écrire, se sentir libre et capable de le faire avec de bons outils, telle est l’ambition de cet atelier. Et, à titre personnel, ma récompense.


PIERRE PÉJU

Pour avoir vu fonctionner les classes de « creative writing » de l’Université de Missoula, aux États Unis,  où se sont formés des écrivains devenus célèbres (Jim Harrison, Richard Ford, Thomas Mac Guane, Rick Bass) qui y ont enseigné à leur tour, je crois que les ateliers d’écriture sont l’occasion d’une réflexion sur la littérature et de mise en pratique ( individuelle et collective) des techniques romanesques. Ils permettent de sortir de l’isolement de celui qui écrit et de participer avec d’autres à une sorte de laboratoire où peuvent être posées très librement, mais de façon approfondie, les questions de construction, d’intrigue, d’efficacité narrative, de fabrique des personnages, de maniement des styles et des temps, de chronologie, etc.

En tant qu’auteur de romans, d’essais, de contes et de nouvelles, l’atelier  NRF n’est pas uniquement  pour moi l’occasion de transmettre un savoir faire (souvent illusoire) mais de partager avec ceux qui ont un projet littéraire les problèmes qui se posent à chacun de nous. Je tente alors de faire part des réponses que j’ai cru pouvoir apporter depuis trente ans. J’aime inviter les « écrivains en devenir » à entrer dans ma propre cuisine, à soulever les couvercles et à s’emparer de quelques recettes (que chacun adaptera à son propre projet).

Je conçois aussi mon atelier d’écriture (depuis 2014) comme un lieu d’écoute et de suivi très personnalisé car j’aime accompagner chaque participant dans sa démarche singulière jusqu’à un possible résultat final (un manuscrit satisfaisant), même en marge des séances. La lecture  collective  de chaque texte à la suite d’exercices spécifiques, puis sa réécriture systématique s’avèrent particulièrement stimulantes et fécondes. J’aime aussi tester des fragments de mon manuscrit en gestation, en toute confidentialité, auprès des participants.

« Écrire n’est pas une activité, c’est un état » disait Robert Musil, ce qui est vrai, mais pour que cet «état » donne naissance à un livre ou à un texte publiable, il y a des choses à savoir, donc à apprendre, dans l’échange et la confrontation.


JEAN-MARIE LACLAVETINE

C’est un lieu étrange, l’atelier. Comparable aux cercles de fées formés par les champignons dans la clairière, que relient d’invisibles rhizomes. On ne vient pas ici pour recevoir un enseignement (qui le donnerait ?), mais pour partager des informations primordiales et confidentielles sur la vraie vie, celle qui court les rues mais ne passe pas au petit écran, celle qui nourrit nos silences, celle qui ruisselle entre les mots, fait vibrer les phrases et tourner les pages.

Le premier soir voit le groupe prendre sa mesure. Chacun trouve sa place et sa contenance, évalue les distances, dessine les contours. Ce 11 septembre 2013, de vieilles connaissances se retrouvaient, avec quelques têtes nouvelles, pour établir une carte inédite de l’ancienne constellation. Les vélos de Frédéric, le cahier de chasse de Caroline, les fuyards de Jean-Michel, le vieillard désemparé et lunatique de Danièle, les doux nostalgiques d’Olivia, l’homme déchu d’Emilie allaient se confronter au veilleur de nuit de Pascale, aux adolescents de Charles, aux survivants de Frédéric II, aux apocalypses de Thu, à la boîte à outils de Carole, à la femme calcinée de Leïla. Un bestiaire mystérieux prend vie. Rôdent les ombres de Mathilde, la femme-grêlon, ou d’Adèle, insatiable et loin d’elle-même. Cela grouille, fulmine, s’inquiète, cela tremble et cela rit. Cercle de fées, rond de sorcières. Le vin de la pause n’est pas de trop pour apaiser les cœurs, ni celui de la brasserie du boulevard pour l’après. Il s’en dit, des choses, sur cette terrasse, il s’en échange, des regards. Jusqu’au dernier soir, au dernier repas. On se quitte, mais rien ne finit. On continue.