Les auteurs parlent des ateliers

Les auteurs en parlent…

 

JEAN-PHILIPPE ARROU-VIGNOD

« J’aime l’idée que le travail de création se partage. Que l’écriture n’est pas qu’affaire de don, d’inspiration, mais qu’elle sollicite d’abord un savoir-faire, des techniques qui peuvent se transmettre. J’aime aussi l’idée de l’écrivain-passeur : quand on a beaucoup reçu de l’écriture, animer un atelier est un beau moyen d’aider les autres à s’y accomplir à leur tour. J’aime enfin la petite communauté qui se compose à chaque nouvelle session : on y échange émotions, rires, doutes, travail, dans le plaisir et la bienveillance.

Ces ateliers me donnent l’opportunité de pouvoir réfléchir à ma pratique d’auteur ; de mettre au service d’écrivains débutants ce que l’expérience a pu m’apprendre. Il ne s’agit pas, bien sûr, d’établir des normes ni de formater leur écriture. Bien plutôt de donner quelques clefs techniques pour qu’ils puissent exprimer leur voix propre.

Chaque fois, je suis frappé par l’enthousiasme qui anime les participants. Admiratif devant leur façon de se jeter tête baissée dans chaque exercice. »

 

INGRID ASTIER

« J’aime le mot « atelier ». Il ramène à ce lieu de concentration où des artisans travaillent au même ouvrage. À un lieu de passation où le savoir migre vers d’autres mains, d’autres consciences. Je suis fascinée par la toile de Courbet, L’Atelier du peintre — par ces regards attentifs et nourris, par cette femme nue qui irradie, face à la toile en devenir. La porcelaine de sa peau, la blancheur du drapé rejoignent celle du splendide chat à ses pieds. Elle a la grâce d’un arbre courbé. Chacun est là, présent, prêt à recueillir ce que l’homme a de plus noble : donner. Un savoir égoïste est un savoir mort.

Depuis 2013, je fais partie de l’aventure des ateliers d’écriture de Gallimard. Transmettre son savoir au sein de sa propre maison ne se refuse pas. Règne un esprit de continuité : on devient passeur de lignes.

Dans l’atelier, on apprend à tenir la ligne. Ce n’est pas une mince affaire. C’est une question d’énergie, tout autant que de rythme. Ma règle tient en deux mots : intensité et présence. Tant qu’on n’est pas dans les mots, on garde son univers au bout du stylo. Là, on apprend la pesée de chaque mot. À leur faire confiance, encore, à ne pas les forcer. À rompre avec ce travers de l’époque qui veut les utiliser. Chaque mot jouit d’une grâce, du plus élégant au plus populaire. Il faut se mettre à l’écoute du vivant. Alors, chaque ligne est incarnée.

C’est un plaisir de donner. De mettre à la portée de chacun ce qui m’aura demandé des années. Voir les ateliéristes passer d’un rapport égotiste à l’écriture à un vrai partage est une grande leçon. Le rêve d’une harmonie, aussi.

Avec les participants, nous formons une belle famille. Quel que soit le niveau, on repart de zéro. Car il faut se défaire du mauvais geste. Je les sensibilise au côté sportif de l’écriture. Écrire avec le corps : voilà l’horizon. Nous apprenons à être une équipe, à faire ce pari de l’écoute bienveillante, de l’émulation réciproque. Plus que tout, je veux que l’atelier soit une chambre d’échos, un espace où la pensée circule et ne bute ni sur les préjugés ni sur la vanité. Un lieu d’ouverture et de brassage, comme un bord de mer. »

 

NATHALIE AZOULAI

« Transmettre des techniques d’écriture permet souvent d’éclairer celles qu’on pratique soi-même. Ainsi on peut y voir plus clair, trouver du nouveau. Il est très agréable d’être au contact des désirs et des ambitions d’aspirants-écrivains car alors on interroge aussi les siens.

Avec les groupes de participants, aux regards neufs et dynamiques, j’aime relire des textes de référence pour moi, les commenter et proposer à partir de ce partage, des exercices créatifs qui servent de gammes à l’atelier. Il faut dérouiller la main, stimuler la liberté et l’initiative, braver la peur en faisant. J’aime aussi utiliser l’image pour démarrer.
Tout du long, on se pose les questions ensemble, on confronte les points de vue, on discute des formes littéraires contemporaines, en se mettant à l’épreuve, en pratiquant, dans un esprit bon enfant. C’est une recherche collective et concrète.

J’en retire toujours beaucoup d’énergie, de la convivialité, de la réflexion sur mon propre travail.

J’y fait aussi des rencontres individuelles très fructueuses. Les participants sont de grands lecteurs qui veulent prendre un nouveau tournant en sautant le pas avec un projet déjà constitué ou qui se forme pendant l’atelier. Je suis là pour les mettre sur les rails, accompagner l’éclosion, la vision qui se forme. Ils sont très motivés, viennent d’horizons divers et ont tous les âges.

Et quand vous entrevoyez que l’un d’eux ira jusqu’au bout de la démarche et du travail en publiant un livre, c’est vraiment très gratifiant. »

 

 

FRANÇOIS-HENRI DÉSÉRABLE

            « Tout le talent d’écrire ne consiste après tout que dans le choix des mots », nous dit Flaubert. Le problème, c’est qu’il faut, selon la formule de Colette, « avec les mots de tout le monde écrire comme personne ». Écrire comme personne, c’est-à-dire avoir ce qu’on appelle un style – une voix.

            Cette voix, j’ai longtemps cru qu’il suffisait de l’attendre, de l’appeler de ses vœux, qu’un jour ou l’autre elle vous frappait d’un coup comme l’arbre la foudre : je succombais au mythe romantique de l’inspiration, de la grâce qui soudain vous échoit – j’avais tort. Il faut aller la chercher, la débusquer en soi-même – c’est un travail de longue haleine. Écrire, dit-on, ne s’enseigne pas mais s’apprend. Et peut s’apprendre tout seul. Seulement, cela demande beaucoup, beaucoup de temps. L’atelier d’écriture, je le vois comme un accélérateur de particules : en confrontant ses textes à ceux des autres, on les charge d’une énergie nouvelle, on les relit d’un autre œil, un œil plus aiguisé, plus aguerri. On ne considère plus seulement l’écriture comme un art qui entrave, mais comme un artisanat qui libère. Et plus seulement la lecture comme un simple passe-temps. Dans mon atelier, on ouvre des livres comme on soulève un capot : on en dissèque les pages comme on démonte un moteur, on met les mains dans le cambouis des mots. Et chaque fois je m’étonne de voir ce que chacun parvient à en faire. 

 

 

PHILIPPE FOREST

« J’en ai toujours été convaincu et je le reste : écrire s’apprend mais ne s’enseigne pas. C’est pourquoi j’ai longtemps éprouvé une relative méfiance à l’égard des ateliers d’écriture – en tout cas lorsqu’ils prennent la forme du « training », du « coaching ». Naturellement, on peut toujours transmettre des techniques – ou même : donner des « trucs ». Mais, en littérature comme ailleurs, l’essentiel est de ne connaître ces trucs, de ne maîtriser ces techniques qu’en vue de s’en émanciper d’une manière qui soit à chacun personnelle et, à chaque fois, singulière.

Longtemps, quand on me demandait d’animer un atelier, je répondais (comme dit Bartleby) : « I would prefer not to. » J’ai un peu changé d’avis. L’atelier, il faut le voir comme un espace où se trouvent réunies les conditions pour que ceux qui le souhaitent vraiment, s’autorisent par eux-mêmes à écrire et s’enseignent à eux-mêmes comment y parvenir.

L’écrivain (je veux dire : celui qui passe pour tel) ne sert pas à autre chose. Il crée les conditions pour qu’une expérience ait lieu à laquelle, en vérité, il prend une part plutôt modeste. Quelque chose se produit. Soudain, « ça prend ! » comme le disait Barthes à propos de Proust quand le jeune mondain velléitaire qui désespérait de son avenir s’engage avec une énergie que nul n’aurait soupçonnée dans l’aventure de son grand roman.

Écrire n’a d’intérêt que si on a le sentiment de ne pas pouvoir faire autrement, de répondre à une sorte d’appel dont on ne voit pas très bien ni d’où il vient ni ce qu’il vaut. « A quoi bon, demande Georges Bataille, un livre auquel son auteur n’a pas été contraint ? » Une nécessité intérieure est en jeu. Mais à toute expérience, un protocole est indispensable. L’atelier, sous la forme des exercices auxquels il invite, en fixant des règles, invente ce protocole dont l’expérience a besoin et qui lui donnera un résultat.

Non pas que chacun aille forcément au bout du livre qu’il porte en lui et dont il rêve. Et s’il y parvient, rien ne garantit que ce livre soit assez conforme au goût du public pour être édité, pour être lu, pour être apprécié et pour permettre à son auteur de passer à son tour pour un écrivain authentique. Mais, presque toujours, quelque chose sort de l’expérience. C’est tout l’intérêt de l’atelier, Avec le premier texte, dès la première séance, chaque participant abat ses cartes, révèle son jeu. Il ne changera plus. Et c’est très bien ainsi. Car ce qu’il écrit dépend de ce qu’il a amené avec lui (sa vie, sa vérité) et à quoi il lui faut surtout ne pas renoncer. Mais de texte en texte, séance après séance, celui qui écrit gagne en assurance et éprouve une étrange jubilation à suivre ainsi le chemin que ses propres mots lui tracent dans une direction dont il ne savait rien. Il faut le voir pour le croire. Je vois et je crois. »

 

FABIENNE JACOB

« Le premier soir on s’appréhende, on s’observe du coin de l’œil. On se « renifle ». Chez Gallimard les lambris dorés en ont tant vu, tant entendu ! Et ils en jettent !  D’instinct on sait qu’il va falloir tout mettre sur la table, que la triche ne sera pas de mise. Le premier soir on est des étrangers. Six séances plus tard, on sera pour ainsi dire des « intimes », on aura tout partagé. Tout, c’est-à-dire l’essentiel. L’intime mais aussi la vision du monde. Car l’écriture dévoile l’homme. Ils le savent, ils le savent tous, l’écriture est un dénuement, il faut y aller, aller au charbon, avoir le courage d’être soi, d’être soi devant les autres. Je les préviens, je ne suis pas leur professeure, dans ma pratique je doute comme eux, je cherche comme eux. Je n’ai d’autre science que celle de l’expérience et celle de pouvoir vite reconnaître leur voix. Je les préviens, si je n’entends pas leur voix et seulement la leur, je ne marche pas. Car l’atelier est aussi un lieu de vérité. Parfois ils me détestent parce que je leur conseille de supprimer leurs adjectifs, rares, trisyllabiques, magnifiques qu’ils ont arborés triomphalement à la boutonnière de leur texte. Les adjectifs que je préfère, ce sont les leurs, parfois pauvres, parfois banals à chialer, mais les leurs. Il s’agit de se dépouiller de ses oripeaux d’imitateur. J’assume, je parie sur le progrès, je parie sur eux. Trouver sa voix, pas facile, je sais. Au début, ils m’en veulent un peu, ils aimaient tant leurs poses et leurs minaudes. Ils aimaient tant leurs paravents derrière lesquels ils étaient si bien planqués. Mais je persiste et signe, je les débusque. Ils tentent une autre piste, remettent sur le métier, et ils trouvent. Eurêka ! C’est mieux, dix fois mieux, cent fois mieux. À la fin ils me remercient de les avoir bousculés, de ne pas les avoir lâchés. Surtout d’avoir cru en eux. Car je crois en eux, sinon je ne pourrai pas animer d’atelier d’écriture. Je dis « je » mais en fait je pourrais aussi bien dire « nous » car au fur et à mesure des séances souffle un tel esprit de groupe que nous sommes au diapason y compris de nos différences. Lors de la lecture collective des textes, qui donne lieu à une critique constructive, le commentaire de Samia, de Claudine ou de Pascal pourrait être le mien. À la fin, on ne peut se résoudre à se quitter, nous nous sommes tant aimés. Mais il n’y a pas de fin pour qui a tant partagé. On se retrouvera pour un dîner dans les rues blanches de l’été.

Leurs mots sont toujours les mêmes : « on ne savait pas qu’on pouvait être aussi libres dans l’écriture, tu as poussé une porte intérieure qui était jusqu’alors fermée ».

Ils pensent avoir appris de moi. Ce qu’ils ne savent pas, c’est tout ce que j’ai appris d’eux ! »

 

YANNICK HAENEL

Tout est question de nuances. Pas de technique : de nuances. Ce qui me plaît dans les ateliers d’écriture (avec lesquels je me suis réconcilié), c’est cela : la place et le temps accordés à la sensibilité, au rapport que chacun entretient avec le langage et avec les phrases. Je crois que le rapport qu’on a avec l’écriture est proportionné au rapport qu’on a avec l’être. Bons rapports, mauvais rapports : tout navigue à chaque instant entre le plus et le moins. La temporalité de ces ateliers, leur dimension à la fois méditative et joueuse permet de se concentrer sur la métamorphose de ce rapport qui n’est jamais qu’un dialogue avec soi-même, avec nos capacités à aimer la littérature.

Lire jusqu’à plus soif, écrire encore et encore, parler d’écriture, de la sienne, de celle des autres : c’est l’objet de l’atelier.

J’aime laisser chacun persévérer dans son être : en étant attentifs les uns aux autres, les participants baignent dans une atmosphère d’écoute qui les modifie. C’est une expérience de bienveillance qui renvoie chacun à sa propre exigence.

J’ai constaté que ce désir d’écrire qui était là chez chacun, et qui pouvait être par exemple timide ou approximatif, prudent, rageur, plein de complexes, d’auto-dénigrements, de satisfactions trop faciles ou d’application trop sage, se métamorphose spectaculairement de séance en séance.

Les participants prennent confiance, et c’est cela l’essentiel. Le partage de l’écriture est la grande chose de ces ateliers. C’est parce qu’on s’entre-lit durant les séances que chacun « progresse ». Progresser, à mon sens, ce n’est pas nécessairement acquérir des techniques (elles viennent toutrs seules pour peu qu’on se concentre sur les phrases et qu’on pense ce qu’on écrit) ; progresser, c’est aller vers soi : se trouver, trouver sa voix. C’est très ambitieux, je crois, mais lorsqu’on se met à écrire, rien ne l’est jamais assez, qu’on soit un écrivain débutant ou confirmé (et cette ambition n’est pas le contraire de la modestie !)

Je vis ces ateliers comme un moment de joie. Accompagner ces séances d’écriture, les concevoir, se projeter vers chacun est un exercice très stimulant, qui m’apprend à y voir toujours plus clair. À la fin, c’est cela qui compte pour chacun : la manière dont on épouse sa propre limpidité.  

 

JEAN-MARIE LACLAVETINE

« C’est un lieu étrange, l’atelier. Comparable aux cercles de fées formés par les champignons dans la clairière, que relient d’invisibles rhizomes. On ne vient pas ici pour recevoir un enseignement (qui le donnerait ?), mais pour partager des informations primordiales et confidentielles sur la vraie vie, celle qui court les rues mais ne passe pas au petit écran, celle qui nourrit nos silences, celle qui ruisselle entre les mots, fait vibrer les phrases et tourner les pages.

Le premier soir voit le groupe prendre sa mesure. Chacun trouve sa place et sa contenance, évalue les distances, dessine les contours. Ce 11 septembre 2013, de vieilles connaissances se retrouvaient, avec quelques têtes nouvelles, pour établir une carte inédite de l’ancienne constellation. Les vélos de Frédéric, le cahier de chasse de Caroline, les fuyards de Jean-Michel, le vieillard désemparé et lunatique de Danièle, les doux nostalgiques d’Olivia, l’homme déchu d’Émilie allaient se confronter au veilleur de nuit de Pascale, aux adolescents de Charles, aux survivants de Frédéric II, aux apocalypses de Thu, à la boîte à outils de Carole, à la femme calcinée de Leïla. Un bestiaire mystérieux prend vie. Rôdent les ombres de Mathilde, la femme-grêlon, ou d’Adèle, insatiable et loin d’elle-même. Cela grouille, fulmine, s’inquiète, cela tremble et cela rit. Cercle de fées, rond de sorcières. Le vin de la pause n’est pas de trop pour apaiser les cœurs, ni celui de la brasserie du boulevard pour l’après. Il s’en dit, des choses, sur cette terrasse, il s’en échange, des regards. Jusqu’au dernier soir, au dernier repas. On se quitte, mais rien ne finit. On continue. »

 

CAMILLE LAURENS

« Mon expérience m’a appris que les ateliers d’écriture apportent principalement trois choses très différentes. D’abord, la mise en commun des questions, des doutes, des hésitations dans un collectif motivé permet de supprimer des blocages parfois très anciens. Ma plus grande satisfaction, lors de chaque session, est de voir des participants se remettre littéralement en marche et libérer leur désir d’écrire, entravé par la honte, la modestie ou l’impuissance. Certes, tous ne deviendront pas écrivains, mais tous peuvent connaître le plaisir d’évoluer dans sa propre langue, de trouver sa voix et son rythme pour transmettre une histoire.  » Grâce à vous, je m’autorise », m’a dit l’un d’eux. « Et je motorise », ai-je répondu – j’ai toujours aimé jouer sur les mots, et il y a du vrai dans ce calembour : l’atelier d’écriture est une sorte de moteur qui permet à chacun d’avancer là où il était bloqué. Dégripper la parole, voilà le premier effet salutaire. Cependant, un atelier d’écriture n’est pas un cabinet de psychanalyste. C’est d’écriture qu’il s’agit. Lors de chaque atelier, je constate à quel point les questions « techniques » sont fréquentes et les réponses mal connues. Cela va de l’emploi des temps verbaux aux choix narratifs (énonciation, points de vue…), de la création d’un personnage à la gestion de la temporalité romanesque, de l’usage des dialogues à celui du monologue intérieur, etc. Connaître et savoir manier ces notions et méthodes, les identifier chez les auteurs que l’on aime ne suffit pas à faire de vous un écrivain génial, mais ces préalables sont indispensables et donnent confiance. Car l’art littéraire est aussi un artisanat. Essayer différentes pistes, changer de pronom, changer de temps, réfléchir à l’incipit, définir un axe narratif, bref comprendre que ce bricolage fait partie du travail créateur, voilà un autre apport de l’atelier.

Enfin, la lecture collective amène à une position critique (toujours bienveillante) qui, en décelant ce qui manque, ce qui pèche et ce qui séduit dans les textes des autres, permet d’apprendre à se relire soi-même d’un œil plus attentif et mieux exercé. La joie toujours renouvelée que j’éprouve à la fin de chaque atelier, quand les participants se séparent, est celle que donne une liberté nouvelle, conquise à plusieurs. S’autoriser à écrire, se sentir libre et capable de le faire avec de bons outils, telle est l’ambition de cet atelier. Et, à titre personnel, ma récompense. »

 

BERTRAND LECLAIR

« J’aime l’image ancestrale de l’atelier du peintre qui permet de poser le cadre d’un échange où l’enjeu n’est certes pas d’enseigner, mais de transmettre.

Les connaissances ainsi mises en partage excèdent toute forme de savoir établi. Elles véhiculent bien évidemment des techniques et des façons de faire, mais ces dernières sont façonnées par la raison d’être du geste d’écrire. Chacun doit tracer sa voie autant que trouver sa voix : trouver sa manière d’écrire au sens où l’on parle de manière d’être. On pourrait aussi bien parler de manière de lire, tant il est vrai qu’apprendre à écrire, c’est d’abord apprendre à lire autrement, apprendre à aborder les livres non plus dans une position de surplomb et de commentaire, une position extérieure au texte, mais du dedans du texte, afin de comprendre dès sa mise en branle le mouvement qui tout à la fois le constitue et le porte.

Si l’expérience qu’est un atelier se révèle toujours extraordinairement enrichissante, et d’une façon à chaque fois surprenante, c’est que, de semaine en semaine, un ensemble de personnes disparates qui hier encore ne se connaissaient pas en viennent très naturellement à partager ce qui d’ordinaire ne se partage pas, ou si peu. L’écriture sensiblement touche au plus intime, et que l’on projette d’écrire un récit de science-fiction ou une autobiographie ne change rien à l’affaire : de toute façon l’écriture dévoile. On tombe le masque, on met le corps en jeu autant que l’esprit.

Et l’échange ne saurait fonctionner à sens unique : car recevoir ce qui se transmet, c’est beaucoup donner à celui qui prétend transmettre. D’ailleurs, les romans qu’ont publiés quelques-uns des participants au fil des années renouvellent chaque fois une joie elle aussi très particulière : celle d’assister à la naissance d’un nouveau chemin d’écriture, un chemin qui n’existait pas avant d’être inventé par celui-là seul qui peut l’emprunter mais qui ne pouvait le tracer que dans la langue de tous, la nôtre en partage. »

 

MONICA SABOLO

« J’aime partager mon expérience, transmettre mes outils, et encourager, nourrir la petite flamme qui brûle chez chaque participant. J’aime aider chacun à trouver sa voix, découvrir des clés pour avancer et structurer son récit, mais, peut-être plus que toute autre chose, gagner de la confiance en soi.

Je dis souvent que j’offre une boîte à outils dans laquelle chacun peut trouver quelque chose qui l’aide, le réconforte, ou lui ouvre une voie. On y apprend aussi que souvent, on écoute beaucoup trop sa méchante petite voix intérieure.

Je rencontre avec les Ateliers de la nrf des personnalités et des plumes qui m’inspirent, me touchent, et me donnent à moi aussi du courage. C’est toujours émouvant de constater combien la littérature nous anime, tous. J’aime énormément transmettre, encourager et écouter les trajectoires de chacun. Il est aussi merveilleux de voir qu’en seulement deux week-ends, des voix se libèrent, et prennent de l’ampleur, des blocages sautent.

Les participants sont très divers. Il y a des gens du cinéma, des psychanalystes, des avocats, des profs, des agents immobiliers … Certains ont déjà publié, d’autres ont envie de se lancer dans l’écriture, c’est très hétéroclite. Mais, à chaque fois, une communauté se forme, pleine de bienveillance, à l’écoute les uns des autres, les échanges sont très vivants. Souvent, les participants continuent d’échanger et de partager leurs textes après la fin de l’atelier. »

 

 

LAURENCE TARDIEU

Atelier, déf. :  lieu où des artisans, des ouvriers travaillent en commun.

« Il me semble que tout est dit ! L’atelier d’écriture, tel que je le conçois, est un espace d’expérimentation de l’écriture, où chaque participant a la possibilité, tout en faisant sien le credo « exigence-liberté-plaisir », de plonger à la recherche de sa propre voix, puis de tenter de la restituer. Alors, pardon d’exprimer les choses aussi trivialement, mais : bon sang, quelle expérience ! Découvrir et faire entendre sa voix, sa voix singulière, unique, c’est, me semble-t-il, de l’ordre d’une mise au monde. C’est la découverte bouleversante qu’on est un, traversé par son histoire et l’histoire d’avant son histoire, par ses rencontres, par ce que l’on a vécu puis oublié, vécu puis perdu, par ses désirs, par ses rêves et tout ce qui nous élève – traversé, mais un.

Et c’est apprendre que, lorsqu’on parvient à faire entendre cette voix « au plus près », désossée, dénuée de tout artifice, c’est magnifique. C’est, incroyablement, toujours magnifique.

Alors, pourquoi est-ce que j’aime diriger des ateliers d’écriture depuis des années ? Pour ce qui se joue précisément dans l’espace sacré de l’atelier, d’abord entre soi et soi, puis entre soi et les autres. Pour ce qui échappe soudain à l’un, à l’autre, à moi, à nous tous, et qui se met alors à vibrer, et que, tous ensemble, nous accueillons. Le public des ateliers Gallimard est très varié, jeunes, moins jeunes, hommes, femmes, personnes ayant déjà publié, d’autres n’ayant jamais écrit mais rêvant secrètement de le faire depuis des années, chaque fois le groupe est nouveau, chaque fois ce qui s’y passe est unique, très vite les frontières sociales et autres sont abolies : on accède directement à l’autre, à ce qu’il est profondément, et on vit ensemble une aventure.

Diriger un atelier d’écriture, c’est être ce passeur, à l’écoute des énergies individuelles et collectives, c’est permettre cette mise au monde, et le partage de cette mise au monde. J’anime depuis des années des ateliers d’écriture, et, bien que chaque atelier me demande une énergie très grande, j’en ressors chaque fois bouleversée, avec le sentiment qu’il s’y est joué, au cours de ces heures, quelque chose de capital, quelque chose qui a à voir avec le sens – quelque chose qui, parfois, transforme une existence. »